Le PSE, force de proposition pour un projet européen de gauche

Publié le par labo67

Par Guillaume Delmotte, le 29 juin 2006

 

Face à la crise économique mondiale, les droites européennes au pouvoir dans une grande majorité des Etats membres se sont approprié les thèmes que la gauche sociale-démocrate défendait traditionnellement : « régulation » du marché, « intervention » de la puissance publique par la relance des investissements publics, « protection » contre les effets néfastes de la mondialisation, etc., sans pour autant abandonner ce qui a fait leurs succès électoraux récents (« immigration », « sécurité », « identité nationale »). Cette captation du discours a mené les gouvernements concernés à adopter des réponses politiques nationales, plus ou moins coordonnées au sein du Conseil, sans que la Commission n’anticipe la crise ni ne prenne d’initiative paneuropéenne de grande ampleur. Le soutien à la candidature de José Manuel Barroso à sa propre succession masque mal cette tentative de reprise en mains de la construction européenne par les Etats membres. La Commission n’apparaît dès lors plus que comme le bras (dés)armé du Conseil.

 

La gauche européenne, quant à elle, n’a eu de cesse depuis plus de 10 ans (voire davantage, en réalité) de vanter les mérites du marché et de la dérégulation en faisant siens les préceptes de la « Troisième Voie » blairiste, théorisée par Anthony Giddens. La version allemande de cet aggiornamento libéral, le « Nouveau Centre », que voulait incarner le S.P.D. de l’ère Schröder  (cette dénomination n’a d’ailleurs pas disparu sous le leadership de F.-W. Steinmeier, qui cherche à regagner l’électorat perdu sur sa droite), avait même pour seule ambition la réduction de la voilure de l’Etat social, ce qui n’a pas été le cas des travaillistes britanniques, soucieux au contraire de renforcer les services publics de l’éducation et de la santé et de réduire les inégalités et la pauvreté (même si l’on constate aujourd’hui que ces objectifs ne sont pas atteints). Si le Parti socialiste français, notamment sous l’influence de Lionel Jospin, a plutôt résisté à cette vague néolibérale, en revanche, il n’a pas pu ou pas su formuler une contre-proposition audible, qui aurait pu être reprise par ses partenaires au sein du Parti socialiste européen (P.S.E.). La crise économique actuelle a changé la donne. Le manifeste du P.S.E., adopté dans la perspectives des dernières élections européennes, a pu développer à nouveau les idées chères à la social-démocratie « classique », en incorporant la dimension écologique. Mais lorsqu’il a été élaboré, aucune communication perceptible par l’opinion n’a été mise en œuvre, à tel point que cette plateforme a été allègrement pillée par les autres forces politiques.

 

Nous avons donc assisté à une sorte de triangulation croisée. Dans une première période ( vers 1997-2007), la gauche a puisé dans le répertoire des idées libérales pour affirmer sa quête de « modernisation ». Puis, dans un second temps (à partir de 2007/2008), c’est la droite qui s’est servie des concepts qui avaient fait jadis la gloire des sociaux-démocrates européens. Le thème de la revalorisation du travail par le candidat Nicolas Sarkozy, lors de la campagne en vue de l’élection présidentielle de 2007, anticipait d’une certaine manière ce virage doctrinal, sinon lexical et discursif.

Le résultat de ces allers et retours entre droite et gauche a eu pour résultat d’affaiblir, dans le contexte actuel, l’offre idéologique et politique de la gauche. Cette dernière ayant abandonné le terrain de la lutte contre les inégalités pour s’acclimater à l’air ambiant, où prévalait l’impératif gestionnaire et financier, elle n’a pas eu la ressource intellectuelle et pratique nécessaire pour s’ancrer dans les réalités sociales et écologiques nouvelles de la globalisation et susciter l’adhésion de l’électorat. Même les questions culturelles et « sociétales », autour des thèmes de « l’identité » ou des mœurs par exemple, n’ont pas été suffisamment pensées.

Dans ces conditions, comment la gauche européenne peut-elle se renouveler et redevenir une force de proposition visible et crédible ?

 

A mon sens, c’est en européanisant son discours et sa pratique, que la gauche et singulièrement les socialistes peuvent se renouveler et incarner l’espoir d’un changement. Face à la droite qui refuse d’aller vers davantage d’intégration politique et se contente d’une Europe des Etats – ce qui constitue une régression par rapport à l’ambition originelle –, la gauche doit élaborer un projet qui fasse de l’Europe, non pas un bouc-émissaire ou au mieux un pis-aller, mais la réponse politique à la crise de système – d’aucuns diraient une crise de civilisation – que nous traversons. Cela suppose notamment, d’une part de reposer la question institutionnelle, que la ratification du Traité de Lisbonne n’épuise pas et, d’autre part, de redéfinir les moyens respectifs d’intervention de l’Union européenne et des Etats membres dans les domaines économique, fiscal et social.

Mais il faut aussi se donner les moyens organisationnels pour faire entendre la voix des socialistes européens, en faisant du P.S.E. une grande force politique transnationale, capable de porter un projet politique à l’échelle de l’Union européenne et de proposer son propre candidat à la présidence de la Commission.

 

Post scriptum

On consultera avec profit les liens suivants :

Notre Europe

 

 

Notre Europe, dont le président fondateur est Jacques Delors, est une association créée en 1996 qui souhaite « penser l’unité européenne ». Elle contribue à nourrir la réflexion à la fois sur les évolutions institutionnelles souhaitables de l’Union européenne et sur les aspects économiques et sociaux de sa construction.

 

L'opacité du consensus : la prise de décision au Conseil de l'Union européenne - La vie des idées (Stéphanie Novak)

 

Stéphanie Novak, normalienne, agrégée de philosophie, est l’auteur d’une thèse de doctorat en science politique soutenue à l’Institut d’études politiques de Paris en 2009 et dont le sujet était : « L’ombre du consensus : pratiques de la majorité qualifiée au Conseil de l’Union européenne ».

 

« Au Conseil de l’Union européenne, les décisions se prennent en général par consensus. Est-ce à dire que tous les pays sont à l’unisson ? En fait, les désaccords sont souvent occultés, la plupart des pays n’ayant pas intérêt à rendre publiques leurs mises en minorité. Stéphanie Novak décrit les pratiques effectives que recouvre le consensus et rend compte de l’opacité qui préside à l’exercice commun des souverainetés. » (La Vie des Idées)

 

L’Europe souffre-t-elle vraiment d’un « déficit démocratique » ? - La vie des idées

(Entretien vidéo avec Justine Lacroix)

 

Dans le cadre du Forum « Réinventer la démocratie » organisé à Grenoble les 8, 9 et 10 mai 2009 par La République des idées, Justine Lacroix, professeur de science politique à l'Université libre de Bruxelles et Deakin Fellow au Saint Antony’s College de l’Université d’Oxford pour l’année 2008/2009, a participé à une table ronde sur le thème : « les institutions européennes sont-elles démocratiques ? ». Dans un entretien vidéo publié sur le site de La Vie des Idées, elle livre ses réflexions sur ce sujet.

 

Selon elle, « les institutions européennes ne sont pas et ne peuvent pas devenir un espace politique de débat démocratique aussi achevé et vivace que celui des États-nations. L’extension et l’universalisation de droits homogènes pour tous les citoyens européens constituent en revanche le principal apport démocratique de l’Union européenne, qui pourrait, si l’Europe résiste à la tentation du repli sur soi, servir de modèle ou d’exemple au reste du monde. » (La Vie des Idées).

Justine Lacroix est notamment l'auteur d'un livre dense et stimulant : La pensée française à l’épreuve de l’Europe (Grasset, 2008).

   

Une citoyenneté européenne est-elle possible ? - La vie des idées (Justine Lacroix)

La Vie des Idées a par ailleurs publié récemment un article de Justine Lacroix sur le thème de la citoyenneté européenne. « L’Europe invente une nouvelle forme de citoyenneté, fondée non sur la participation au pouvoir, mais sur l’obtention de droits spécifiquement européens et sur l’ouverture, toujours plus grande, du débat politique aux questions européennes. Preuve, selon Justine Lacroix, que s’il n’existe pas de peuple européen, il y a bien tout de même une Europe politique. » (La Vie des Idées).


Qu’est-ce qu’une Fédération ? - La vie des idées (Renaud Baumert)

 

Renaud Baumert, jeune chercheur en science politique, spécialiste de l’histoire de la pensée constitutionnelle, propose ici une lecture critique de l’ouvrage d’Olivier Beaud, professeur de droit public à l’Université de Paris II-Panthéon Assas : Théorie de la Fédération (Presses universitaires de France, 2009).

 

« On évoque souvent, pour s’y référer ou pour le repousser, le modèle fédéral lorsqu’on veut comprendre la construction européenne. Encore faut-il percevoir convenablement ce qu’il signifie. Pour Olivier Beaud, la Fédération est une forme politique singulière dont on ne peut prendre toute la mesure qu’en la détachant de la théorie de l’État. » (La Vie des Idées)

 

L’Europe contre l’Europe (Olivier Ferrand, Fondation Terra Nova / Hachette Littératures)

 

Olivier Ferrand, président de la Fondation progressiste Terra Nova, vient de publier un essai, L'Europe contre l'Europe, où il fait état de ses réflexions – tournées vers l’action – quant aux scénarii possibles d'évolution de la construction européenne, et ce à partir d'une analyse de sa crise actuelle :

 

1 - Le statut quo : la « Suisse européenne » ;

2 - L'élargissement indéfini : l'Europe-monde ;

3 - Le scénario fédéral : l'Europe puissance.

 

« Aujourd’hui, l’Europe ne se heurte plus à la coalition des souverainismes, mais d’abord à elle-même. Ce sont les partisans de l’Europe qui pourraient bien en être les principaux fossoyeurs. Telle est la thèse paradoxale de ce livre. L’Europe d’aujourd’hui – ses méthodes, ses acteurs, ses politiques – se dresse contre l’Europe de demain. Elle menace de se diluer en une grande Suisse, ou de muter, avec la dynamique de l’élargissement, en une Europe-monde sans frontières. Le mythe de l’Europe fédérale est-il mort ? Il y a un nouvel espoir. Le Parlement européen, le seul organe proprement démocratique de l’Union, a désormais les moyens d’un « coup de force » politique. A lui d’agir. A nous, la nouvelle génération européenne, de le mandater pour sortir l’Europe de l’ornière. » (Terra Nova)

 

La synthèse de cet ouvrage peut être téléchargée ici.

 

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