« Changer d’Europe » ou « Changer l’Europe » ?

Publié le par labo67

La gauche, le changement et la question européenne

 

Par Guillaume Delmotte, le 8 juin 2009

 

Au cours de la campagne en vue des élections européennes, le Front de gauche, qui regroupe le Parti communiste français et le Parti de gauche, nouvellement créé par Jean-Luc Mélenchon, a eu pour mot d’ordre « changer d’Europe » tandis que le Parti socialiste, quant à lui, a mis en avant sa volonté de « changer l’Europe ». Le thème du changement n’est certes pas une nouveauté, si l’on peut dire, dans le discours politique. Mais derrière des slogans peuvent se cacher des philosophies bien différentes. Entre changer de quelque chose et changer ce quelque chose, il y a en effet plus qu’une nuance lexicale : une différence sémantique et même idéologique.

Dans l’expression « changer d’Europe », il y a l’idée que l’Europe telle qu’elle est, par nature, en soi, doit être changée ou plutôt abandonnée pour quelque chose d’autre. Elle doit être remplacée : une autre Europe est possible ! A bas l’ancienne Europe, vive la nouvelle ! Du passé faisons table rase ! Jadis, le communisme avait pour ambition de construire un homme nouveau, débarrassé de la servitude de l’Histoire. Aujourd’hui, la gauche postcommuniste (ou « radicale ») voudrait changer d’Europe comme on change de véhicule. Plus fondamentalement, c’est cet éternel autre, ce paradis perdu, qui est désiré, sublimé et qui se substitue, dans l’imaginaire, au monde ancien, révolu.

En revanche, « changer l’Europe » signifie que l’on prend acte de l’existence de l’Europe, de ses contradictions, de ses conflits, c’est-à-dire de son histoire. La perspective, ici, n’est pas de remplacer l’objet « Europe » par un autre, radicalement différent, mais de transformer l’Europe en prenant appui sur ce qu’elle est aujourd’hui : ce sont les Européens d’ici et maintenant – citoyens, partis, sociétés civiles, gouvernements, institutions – qui feront l’Europe de demain. Mais cette attitude doit-elle pour autant conduire à s’enliser dans le réel au risque d’oublier l’idéal, en ne faisant pas tout pour modifier l’état des choses ? De ce point de vue, l’absence de désignation d’un candidat potentiel pour présider la Commission européenne a constitué un handicap dans la bataille de la crédibilité. Pis, le soutien de plusieurs dirigeants socialistes européens (José Zapatero, José Socrates, Franz Müntefring, Gordon Brown) à M. Barroso, a porté le coup fatal : en anticipant la défaite – au lieu d’anticiper le changement institutionnel opéré par le Traité de Lisbonne selon lequel le président de la Commission est désigné en fonction du résultat des élections au Parlement – ils ont contribué à celle-ci, selon le schéma classique des prophéties auto-réalisatrices. Le manifeste du Parti socialiste européen (PSE) perdait ainsi, sinon sa substance, en tout cas son efficacité.

Si, pour la gauche réformiste, dans laquelle on peut inclure les écologistes, la question primordiale est donc celle du rapport de force pour changer le cours de l’Histoire, en revanche, pour les néo-communistes et plus encore sans doute pour la gauche dite « radicale » ou « anticapitaliste », l’optique serait davantage celle du coup de force pour refaire l’Histoire.

Ces stratégies, telles qu’elles sont décrites ici sommairement, pourraient passer pour une analyse un peu trop sophistiquée, voire artificielle et vaine, si l’on songe aux réalités économiques, sociales et écologiques que la gauche, dans son ensemble, entend dénoncer sur la scène publique et combattre sur le terrain politique. Il y a évidemment, chez le commentateur, un plaisir de la formule qui se voudrait percutante. Mais au-delà d’une opposition binaire que l’analyse tend à mettre au jour, il y a me semble-t-il une vraie question : comment la gauche, qui prétend incarner le changement, le progrès, peut-elle agir en Europe et, par conséquent, en France et dans le monde ?

Concrètement, les nouveaux élus de gauche au Parlement européen seront confrontés à des déclinaisons de cette question fondamentale : faut-il soutenir la reconduction de M. Barroso à la présidence de la Commission européenne en échange de postes influents à la Commission et au Parlement, susceptibles de peser dans le processus décisionnel de l’Union européenne ou bien faut-il proposer un autre candidat, avec l’appui d’une majorité nouvelle, dont les contours restent à difficiles à définir, compte tenu du renforcement des droites ? Dans le cadre de l’agenda du Parlement européen des cinq années qui viennent, quels compromis faudra-t-il que la gauche accepte avec la droite pour faire passer certaines idées ? D’autres majorités seront-elles possibles, qui laisseront davantage de place aux orientations progressistes ?

Plus généralement, la gauche saura-t-elle participer à l’écriture du prochain chapitre de l’Histoire de l’Europe ou bien se contentera-t-elle de témoigner de sa propre impuissance ?

La question européenne révèle en tout cas la gauche à elle-même dans ce siècle qui commence, entre nécessité de se renouveler soi-même et capacité de changer un monde lui-même en mutation. C’est la distance entre, d’une part, des cadres anciens de représentation et d’organisation et, d’autre part, des formes et moyens nouveaux de pensée, d’expression et d’action, qu’il conviendra d’abord de réduire. L’Union européenne offre tout un champ d’expérimentation, notamment au Parlement européen, et ouvre une voie pour atteindre cet objectif.

S’agissant de la France, ce que montre les résultats des élections européennes, même si le taux de participation particulièrement faible rend difficile toute interprétation définitive, c’est qu’il existe, face à la droite actuellement au pouvoir, un espace politique, progressiste, allant de la gauche « traditionnelle » au centre-gauche démocrate en passant par le mouvement écologiste, qui n’a pas encore trouvé d’offre de rassemblement mais qui a indéniablement une vocation majoritaire.

En conclusion, on peut affirmer que si l’Europe a plus que jamais besoin d’un projet de gauche, la gauche a besoin d’un projet européen – démocratique, social et écologique. C’est cette dialectique que la gauche européenne dans son ensemble devra explorer sérieusement dans les années à venir.

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